10 avril 2008

Histoire d'une passion

J'ai six ans. La fin de l'automne 1960 est plutôt froide, et je ne m'amuse guère dans la cour de récréation. Je n'ai qu'un souhait : retourner le plus rapidement possible en classe. Soudain, un camarade s'approche ; il se nomme Jean-Pierre Doré. Il me pose une question, une question dont la réponse allait fortement marquer le reste de mon existence : «Quelle est ton équipe de hockey préférée ?» Cette question me dérange. Je ne m'intéresse pas au hockey, mais je ne veux pas avoir l'air de celui qui ne connaît rien, et je ne veux pas non plus me ranger dans le troupeau des partisans des Canadiens. Je veux être original, quoi ! Me démarquer. Je lance alors, presque par bravade, «Boston !». Un grand rire fait écho à ma réponse. Puis un commentaire, cinglant : «Boston, y sont les plus poches de la ligne.»

Ça, je l'ignorais, mais qu'importe, le sort en était jeté. J'allais devenir le plus fidèle admirateur des Bruins de Boston, contre vents et marées.

*

Au début des années soixante, le hockey ne me semblait pas d'un grand attrait. Il faut dire que, dans la famille, nous nous couchions tôt, même la fin de semaine. Et le hockey, on ne pouvait le voir à la télévision que le samedi soir. La transmission du match commençait à 20 h 30, presque à la fin de la première période. Trop tard, la plupart du temps, pour que je puisse le regarder. Et puis mon père n'était pas un maniaque de ce sport. Il n'était pas du genre à vouloir que son fils s'abrutisse, comme un « vrai p'tit homme », à observer des joueurs incultes se frapper à qui mieux mieux.

Malgré tout, la réaction de mon camarade de classe m'avait laissé songeur. Pourquoi était-ce si drôle de prendre pour les Bruins de Boston ? J'ai vite compris : l'équipe croupissait dans les bas-fonds du classement de la Ligue nationale. Une vraie misère ! Appuyer cette équipe revenait donc à soutenir des perdants. Je pense que c'est à ce moment que j'ai commencé à aimer les faibles, les négligés, les loosers, comme on dit aujourd'hui. J'ai alors entrepris de suivre les activités de « mon » club. S'il perdait aujourd'hui, il gagnerait plus tard, pour sûr !

Il n'était pas facile d'aimer les Bruins. On ne manquait pas de m'agacer à cause de mon penchant pour cette équipe pitoyable. C'est que la nouvelle s'était vite répandue dans l'école. Mais les moqueries n'atténuaient pas l'ardeur que je mettais à défendre mes chers perdants. À l'époque, les gamins collectionnaient les bouchons des bouteilles de Coke car, sur leur face intérieure, on trouvait les figures des joueurs de hockey. Je n'eus pas beaucoup de difficulté à rassembler toute l'équipe de Boston : personne ne voulait de ses joueurs. À coup d'échanges, j'obtins rapidement tous les bouchons que je désirais.

Parallèlement à l'amour croissant que j'éprouvais pour les Bruins, une haine féroce des Canadiens de Montréal se développait en moi. Pourtant, cette équipe ne vivait pas des jours particulièrement heureux dans les années qui suivirent sa conquête des cinq coupes Stanley. Maurice Richard s'était retiré, le club avait perdu son âme. Mais, sans doute parce que j'habitais Montréal, les Canadiens représentaient pour moi les ennemis à abattre. Entouré d'admirateurs du bleu-blanc-rouge, je défendais le fort des Bruins, et je n'avais qu'un rêve : voir Boston piétiner Montréal.

*

La décennie fut difficile. Année après année, Boston ne participait pas aux séries. Il n'y avait pourtant que six clubs dans la LNH. Mais je tenais le coup... et regardais de plus en plus de hockey. Un jour, Télé-Métropole se mit à diffuser des parties le mercredi soir. Il y avait donc maintenant deux matchs de hockey par semaine à la télévision. Nous n'étions plus tenus de n'écouter que René Lecavalier et le balbutiant Gilles Tremblay (qui, lentement mais sûrement, s'améliora, au point de devenir un excellent analyste).

Le fait que les Bruins ne « faisaient » jamais les séries avait ce curieux avantage qu'ils n'avaient pas à affronter les Canadiens. Quand, après huit ans de disette, ils se classèrent enfin, ce fut pour rencontrer l'équipe de Montréal, qui les balaya en quatre parties dès la première ronde. L'année suivante, en 1969, Montréal les battit une nouvelle fois, mais ce fut plus difficile : les Canadiens mirent six matchs à éliminer mes valeureux Bruins en demi-finale. Mais mon équipe s'améliorait et, surtout, comptait sur Bobby Orr, celui qui allait devenir le plus grand joueur de hockey de tous les temps. Et il y avait aussi Phil Esposito, Johnny Bucyk et toute une bande de joyeux lurons qui allaient transformer les Bruins en « Big Bad Bruins ». Une équipe talentueuse, et assez violente pour terroriser l'adversaire.

*

L'année 1970 allait être celle de mon triomphe. Après dix ans d'attente, les Bruins, enfin, gagnèrent la coupe Stanley. Quatorze petit matchs leur avaient suffi pour éliminer New York, Chicago et Saint Louis. Je vécus alors de grandes émotions. Pour que mon bonheur fut complet, il manquait cependant une victime : Montréal. L'année suivante, Boston eut l'occasion de me combler, mais un mauvais sort les en empêcha : Montréal, défiant toutes les prédictions, parvint à éliminer mes Bruins en sept matchs. Nouvelle frustration. Boston remporta encore une fois la coupe en 1972, mais il n'eut pas à croiser le fer avec les Montréalais.

Les saisons qui venaient allaient être décevantes. Aussi bons qu'ils pouvaient être, les Bruins succombaient pourtant toujours devant les attaques des Canadiens. Chaque fois que les deux équipes s'affrontaient, le résultat était le même. Connaîtrais-je un jour la joie ultime de voir mon club vaincre les Canadiens qui, à mes yeux, étaient d'une grande médiocrité.

*

J'ai attendu. Longtemps. Puis, un jour, la chose se produisit. Au printemps 1988, après une incroyable série de défaites contre Montréal qui avait commencé en 1943, Les Bruins éliminèrent les Canadiens. Et ils remirent ça en 1990, 1991, 1992 et 1994. Maintenant, ils pouvaient gagner de nouveau la coupe Stanley. Chaque victoire me procura un plaisir incommensurable. Je me demande même si je n'ai pas versé une larme... ou deux.

*

Mon fils Benjamin aura bientôt trente-quatre ans. J'ai su lui transmettre mon amour pour les Bruins. Bien sûr, sa passion est des plus frustrantes : jamais encore il n'a eu la joie de voir les Bruins mettre la main sur le précieux trophée. Mais, en vrai partisan de Boston, il ne se décourage pas. Il sait, lui aussi, que les Bruins sont les meilleurs et qu'un jour, justice sera faite !

***

20 février 2008

La « première fois »

À la fin des années cinquante et au début des années soixante, tout ce qui concernait le sexe était évidemment tabou. Des conversations entre adultes ne filtrait jamais la moindre allusion à ce monde mystérieux et attirant. Bien sûr, nous pouvions nous amuser entre petits voisins, mais nous faisions-nous surprendre que nous étions sévèrement punis. Rien, absolument rien à la télévision ne pouvait satisfaire notre curiosité pour la chose. Notre ignorance en la matière était abyssale. Nous aurions été bien en mal d'expliquer ces sensations inédites qui, parfois, nous surprenaient. Et les livres savants qui circulaient ne nous faisaient pas plus intelligents : le temps que j'ai mis à comprendre ce qu'était la «pollution nocturne»... Les euphémismes étaient le lot de ces bonnes âmes qui prétendaient nous instruire, dont, au premier chef, le docteur Gendron qui, de triste mémoire, commettait des ouvrages qui auraient dû le vouer aux gémonies, notamment l'inénarrable L'adolescent veut savoir, un sommet de la connerie éducative.

L'amour ne pouvait être que romantique et platonique, au sens ou on comprend ce terme aujourd'hui. Le corps, dans son caractère génital, devenait le lieu de tous les vices et perversions. Y penser était déjà un crime. J'ai le souvenir d'un vieux film italien mettant en scène deux jeunes personnes à l'aube de l'adolescence. Surpris par un orage alors qu'ils sont en forêt, ils se réfugient dans une cabane abandonnée. Le garçon allume alors un feu pour réchauffer la jeune fille, mais rien n'y fait. Dans leurs vêtement trempés, ils grelottent. Ils en viennent alors à se dévêtir pour faire sécher qui son pantalon, qui son corsage. Jamais ils ne seront nus, mais ils sont ainsi découverts, et c'est le drame. On jette l'opprobre sur la fillette, qui en viendra à s'enlever la vie pour fuir les tourments qui l'accablent. Voilà, c'est ainsi qu'on concevait les rapports entre les garçons et les filles : il fallait qu'ils soient d'une absolue chasteté.

Un jour, alors que nous répétions pour la cérémonie de la première communion, je me suis fait brutalement admonester pour avoir jeté un coup d'oeil sur les fillettes qui occupaient une moitié de l'église; non seulement étions-nous séparés, mais nous devions aussi nous garder de tourner la tête en leur direction. Drôle d'univers ! On comprendra, dès lors, que ce qui était si soigneusement caché ne pouvait que nous exciter : quelles délices inconnues recelaient donc ces corps impubères pour qu'on nous en éloigne avec une telle vigueur ?

J'avais neuf ou dix ans quand le hasard a mis entre mes mains les premières images «sulfureuses» qu'il m'ait été donné de contempler. C'était dans le salon d'un barbier de la rue Gounod; on pouvait y feuilleter des magazines en attendant de se faire raser le crâne. Ils contenaient des photographies de jeunes femmes courtement vêtues, très courtement vêtues. Mais aussi légères que pouvaient être leurs tenues, rien n'était véritablement révélé. Mais les seins étaient suffisamment dévoilées pour me donner des idées qui étaient bien peu catholiques.

Quelque temps plus tard, alors que je flânais près du restaurant des Dumont, je remarquai deux «grands» qui gloussaient de plaisir en regardant une revue. Je m'approchai, mû par l'instinct. Ils essayèrent de me repousser, mais je m'obstinais. Las, ils finirent par me montrer ce que je ne devais pas voir : la photo d'une plantureuse blonde, la poitrine entièrement dénudée. Je venais de commettre un péché mortel... mais ça en valait la peine.

*

Un jour, en cherchant je ne sais trop quoi dans les affaires de mon père, je suis tombé sur un magazine pour hommes. Il s'agissait d'une publication française, Lui. Rien de bien grave dans ce magazine, que des jeunes femmes posant les seins nus. Pas d'images choquantes, mais de belles photographies en couleur que j'ai regardées... une centaine de fois, peut-être !

Une chose m'apparaissait évidente : il n'était pas bien difficile de trouver à se rincer l'oeil, mais jamais aucune image ne permettait de découvrir dans toute sa plénitude l'anatomie féminine, ce qui était prodigieusement agaçant. Des seins, des seins et encore des seins. Ce n'est pas que c'était déplaisant, mais ça devenait un peu lassant, et un rien frustrant.

Par exemple, il y avait deux ou trois films qui passaient régulièrement à la télévision en fin de soirée où nous pouvions admirer des formes féminines «en mouvement». Nous nous faisions un devoir de les regarder, chaque fois. L'un d'eux, un film allemand, Le troisième sexe, abordait le problème d'une mère qui constatait avec effroi que son fils manifestait un certain penchant pour les messieurs. Pour essayer de le ramener dans le «droit chemin», elle engageait une charmante jeune domestique qui avait pour mission, outre de faire le ménage, de séduire le fils de la famille. Ce film contenait une scène où le jeune homme se jetait sur la jouvencelle et lui arrachait ses vêtements : c'était la scène à ne pas manquer.

Puis vint un moment capital dans mon éducation sexuelle : mon premier film pornographique. L'oncle de mes amis Michel et Gilles était le propriétaire de la chose. Quand nous le harcelions suffisamment longtemps, il cédait : nous trouvions alors un lieu où aucun adulte ne pourrait nous surprendre et nous assistions à la projection. Un vieux film 8 mm en noir et blanc, un peu rayé, mais fort instructif. Tous les mystères des relations entre les hommes et les femmes m'étaient enfin révélés. Du moins, c'est ce que je croyais...

*

Je ne me souviens pas de la première jeune fille que j'ai vue nue. Peut-être était-ce Alice F., entrevue furtivement dans un couloir. Je ne me souviens pas non plus des premiers seins que mes mains ont pu caresser. Bien sûr, il y a eu Carole T., qui s'était imprudemment aventurée chez moi alors que je m'y trouvais en compagnie de quelques camarades. Nous lui avions pourtant dit de ne pas venir... elle avait une jolie poitrine. Nous l'avions «un peu» aidée à retirer blouse et soutien-gorge. Malgré son air courroucé, je ne crois pas qu'elle ait été traumatisée par cette histoire. Quelque temps plus tard, on remettait ça au cours d'une balade en voiture. Encore une fois, le spectacle fut joli. Finalement, l'entreprise ne semblait pas lui déplaire.


Il y a eu aussi Solange L. On la disait facile, aussi guettions-nous le moment où nous pourrions jouir de ses faveurs. L'occasion s'est présentée un soir où je remplaçais ma soeur comme baby-sitter chez une dame de Pont-Viau. Nous étions plusieurs au sous-sol, et Solange était ivre ou feignait de l'être. Étendue sur un lit, elle s'offrait à nous. Nous ne l'avons pas déçue.

Puis quelques autres jeunes dames m'ont permis d'en découvrir davantage sur les relations humaines, mais tout ça restait bien innocent. Qui, parmi nous, serait le premier à réellement faire la chose?

*

On dit souvent qu'on n'oublie jamais la première fois. Suis-je l'exception? Je n'ai qu'un très vague souvenir de cet instant qui aurait pourtant dû être mémorable. Ce dont je me souviens fort bien, par contre, c'est de l'avant-première fois.

Pendant de long mois, les rapports entre Christiane et moi demeurèrent chastes. Évidemment, le désir nous tenaillait, mais nous restions hésitants. Notre éducation, sans doute. Puis, petit à petit, les choses ont évolué. Les mains se firent plus curieuses, l'intimité crût. Une heureuse audace nous permit bientôt de substituer à de timides attouchements des gestes plus hardis, qui jamais, pourtant, ne nous menaient à la conclusion attendue.

Je ne m'en faisais pas. Le ciel était bleu, l'avenir, serein. Je n'avais même pas hâte d'en arriver à cette conclusion. Les instants que nous vivions ensemble étaient absolument délicieux... et excitants. Puis je ne voulais pas brusquer ma belle. Où était-ce un prétexte pour ne pas me brusquer moi-même? Faire l'amour, dans mon esprit, ce n'était pas rien. Étais-je prêt? Pouvais-je franchir ce point de non-retour? Pouvais-je quitter l'enfance et devenir un homme?

Les réponses à ces questions vinrent un dimanche soir de début d'été. Je me trouvais à Saint-Bruno, chez ma soeur R.; je gardais les enfants. Christiane était venue m'y rejoindre. La soirée était chaude, les enfants dormaient, rien ne nous empêchait de nous abandonner à notre passion. Christiane était magnifique, et magnifiquement offerte. Dieu qu'elle était belle à ce moment-là! Nos étreintes se firent brûlantes, notre ardeur dépassait tout ce que nous avions connu jusque-là. Je pétrissais son corps de mes mains d'adolescent, heureux de caresser cette peau, de la humer, de m'enivrer de son odeur. Puis je me suis étendu sur elle dans une pose qui appelait une seule fin... du moins dans la tête de Christiane. À ses mouvements, j'ai soudain compris ce qu'elle désirait. J'ai figé! Encore aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi. J'ai reculé, embarrassé. En fait, peut-être que je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit l'initiatrice de ce moment qui devait être unique dans mon existence. Je ne sais pas.

L'ambiance se refroidit immédiatement. Gênés, tout à coup, nous avons ajusté notre tenue. Je crois que nous n'avons pas du tout parlé de ce qu'il venait de se produire. Bientôt, Christiane partit. Elle devait prendre l'autobus qui la ramènerait à Montréal. Je me servis alors un gros morceau de gâteau au chocolat et, alors que je m'apprêtais à l'engloutir, Christiane revint : elle avait raté son autobus! J'avais l'air d'un véritable con avec mon gâteau au chocolat alors que, dans ses yeux, je pouvais lire l'immense tristesse qui l'habitait. Non seulement l'avais-je rejetée mais, en plus, j'avais faim!

*

Le lendemain, je partais pour une semaine. Une semaine de camping avec des copains. Le jour où je suis revenu, nous avons fait l'amour, sans plus de cérémonie. Comme une chose normale. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je m'en souviens si peu.

*

Voilà, j'étais un homme... ou presque. Quelques jours plus tard, chez moi, alors que nous faisions l'amour, Christiane se mit à geindre fortement. Elle se trouvait sur moi. Soudain, elle a roulé sur le côté et s'est affalée, inerte. Bêtement, j'ai cru qu'elle avait un malaise. Son sourire béat démentait pourtant la chose. Que j'étais con!

***

23 décembre 2007

Noël

J'aimerais dire que je suis blasé, que cinquante-quatre fêtes de Noël, c'est bien suffisant pour comprendre que cette fête n'est jamais exactement ce qu'on voudrait qu'elle soit. Mais non, je ne suis pas encore blasé, je crois encore que Noël réveille en nous des sentiments qui nous grandissent, qui, pour quelques jours, nous font considérer d'un oeil bienvaillant des êtres et des choses qui, autrement, nous indiffèrent ou nous exaspèrent. Je crois que Noël nous révèle à nous-mêmes, qu'il nous fait voir ce qu'il peut y avoir de bon en nous. Je pense toujours que Noël est une façon tout à fait particulière d'aimer notre prochain. Oui, j'aimerais que Noël soit une fête d'amour, et qu'il ne perde jamais la magie qui l'entoure, ou dont on veut l'entourer...

*

Il est de bon ton de critiquer Noël, de vilipender son côté commercial, l'abrutissement qui résulte de la course aux cadeaux dans des centres commerciaux bondés. Oui, c'est là l'aspect désagréable de la chose. Mais il ne faut jamais oublier qu'à cette effervescence correspondent des sentiments qui font chaud au coeur, dont le plaisir de donner et la joie de recevoir. Nous oublions trop souvent, je crois, comme il peut être bon de nous apercevoir qu'on a pensé à nous, qu'on a choisi, parmi un milliard de petits riens, celui qu'on nous destine.

*

On nous réveillait en pleine nuit. Les parents revenaient de la messe de minuit, c'était maintenant l'heure de la fête. Bien sûr, nous avions eu beaucoup de difficulté à nous endormir, excités comme nous l'étions. Mais ce n'est pas pour autant que nous étions contents d'être tirés du sommeil. Le lever était pénible, et puis il fallait s'habiller. Au pied de nos lits, nous découvrions nos bas de Noël, qui contenaient toujours au moins une orange, tradition oblige. La maison sentait bon les plats que maman avait préparés; en plus, il y flottait l'odeur, inoubliable, du sapin que papa avait décoré quelques jours auparavant. Puis une pensée nous traversait l'esprit. Nous nous précipitions au salon. Eh oui, dans la crèche nichée sous l'arbre, on trouvait le petit Jésus dans son berceau garni de paille. C'est que nous l'avions attendu, ce petit Jésus! Papa ne le déposait dans la crèche qu'après minuit. Sa présence confirmait l'arrivée de Noël. La longue attente était terminée.

Une fois convenablement vêtus, nous descendions chez notre tante Bado. Le froid de la nuit pouvait piquer notre peau, mais c'était l'affaire de quelques secondes. À l'intérieur, cris, rires et douce folie. Une fébrilité peu commune régnait. Tante Paulo arrivait d'Ottawa avec ses enfants et son mari, Phédyme. Moi, j'étais bien content de les voir, car s'agissait de ma marraine et de mon parrain. Puis, des éclats de voix stridents dominaient le tumulte ambiant : le Père Noël était à la porte. Je dois le dire, le vénérable vieillard à la barbe blanche me terrorisait, et je refusais de m'en approcher. Je n'étais pas encore assez malin pour deviner que mon grand-père se cachait sous le déguisement...

*

Comme tous les enfants, j'espérais toujours recevoir de beaux cadeaux. La magie vient du fait que les cadeaux, eh bien, ils étaient toujours plus beaux que ceux auxquels je m'attendais. Peut-être parce que je ne croyais pas mes parents assez riches pour m'offrir de telles merveilles. Je me souviens tout particulièrement d'une énorme diligence tirée par quatre chevaux. C'était trop beau pour être vrai ! Et d'un gros canon qui tirait des obus. Et de robots que je remontais et qui avançaient tout seuls, avec des lumières clignotantes sur la poitrine et des antennes qui tournaient sur leur tête. Et des revolvers de cowboys. Et aussi d'un revolver allemand, pour jouer à la guerre. Et il y a eu cette mitraillette noire, magnifique, que je «crinquais» et qui faisait un bruit d'enfer quand je tirais. Belle époque ! C'était avant les G.I. Joe, qui allaient être une des grandes passions de la fin de mon enfance. Ce n'était pas encore l'ère du «politically correct», et on pouvait offrir aux enfants des jouets de cette nature; personne ne croyait qu'on en ferait des meurtriers, des violents, des inadaptés. Il ne s'agissait que de jouets, de morceaux de rêve...

*

Puis venait le jour de l'An. Un peu moins drôle. C'est qu'il fallait visiter notre grand-père paternel, et c'était souvent la seule fois de l'année où nous le voyions. Nous étions donc intimidés. Nous nous préparions après le dîner. Comme il y avait, à ce moment-là, sept enfants à habiller pour affronter la froidure de janvier, ce n'était pas un exercice facile. Et le premier qui était emmitouflé dans son «costume de neige» avait le temps de mourir de chaleur avant que le dernier ne soit prêt. Puis il fallait nous transporter chez mon grand-père. Parfois, M. Lecavalier, le voisin d'en face, chauffeur de taxi, nous emmenait. Comment parvenions-nous à nous entasser dans sa voiture ? Je n'en ai aucune idée. Je me souviens seulement que nous étouffions sous nos lourds habits, coincés dans le taxi.

Je ne détestais pas la visite chez mon grand-père, mais je n'étais pas emballé. Il me fallait un certain temps pour me sentir à l'aise avec tous ces cousins et cousines que je ne connaissais pas beaucoup. Et il y avait surtout notre arrivée chez grand-papa, pénible moment où nous devions souhaiter la bonne année à nos nombreux oncles et tantes, qui nous débitaient les sempiternelles phrases creuses propres à ces rares rencontres : «Comme tu as grandi !» «Les études vont bien ?» « Mais comme tu ressembles à ta mère !» Il nous restait à sourire poliment, et à faire la bise à tante Hermine, une momie vivante, tante chérie de mon père, dernière représentante de la branche maternelle de sa famille.

Ces tantes et ces oncles n'appartenaient pas à mon univers. Je ne les savais ni gentils ni méchants, je ne les connaissais pas. Il y avait l'oncle Paul, de Québec, peut-être le plus ouvert, tante Fernande, sa femme, une douce créature qui est malheureusement disparue trop tôt ; l'oncle André, qui travaillait à Radio-Canada, et tante Marcelle, son épouse ; l'austère oncle Charles, que j'assimilais à la génération de mon grand-père tant il me paraissait vieux. De sévère, il n'avait que l'allure ; j'ai découvert, bien tard, l'homme chaleureux qu'il était. Il y avait aussi tante Thérèse, femme de Charles, neurasthénique, mais attachante tout de même ; l'oncle Guy, grand, à la grosse voix, et sa tendre moitié, tante Madeleine, celle pour laquelle j'avais le plus de sympathie ; Jacques, l'ingénieur, un homme intéressant, et Denise, son épouse, une femme que j'ai pu apprécier au fil des ans. Enfin, il y avait tante Lucille, la «flyée» de la famille, d'une certaine façon, une coquette, dont le mari, André, était le pourvoyeur des cadeaux qui nous étaient distribués chaque année à l'occasion du nouvel An. André dirigeait une maison d'édition, aussi recevions-nous toujours des livres. Ce n'est pas une critique : j'ai eu là des livres fantastiques dont je me souviens encore très bien.

Mes oncles sont tous morts. Mes tantes, à l'exception de Fernande, sont toujours en vie. Mais je ne les vois jamais. Après le décès de mon grand-père, l'oncle Jacques a maintenu pendant quelques années la tradition de la grande rencontre du nouvel An. Ensuite, personne n'a pris le relais. Depuis, je peux compter sur les doigts d'une main le nombre de fois que j'ai revu ces augustes personnes.

Comme je fréquentais peu mes cousins et cousines, je n'étais pas très à l'aise avec eux. Évidemment, au bout d'un moment, les choses allaient mieux. Il y avait le goûter, puis les cadeaux. Et nous finissions toujours par bien nous amuser. Surtout, je voyais là des cousines fort jolies que je n'ai pas oubliées, dont la belle Marie-France ; il y a bien un quart de siècle que je ne l'ai vue. Ainsi va la vie.

*

La journée se terminait chez mon grand-père maternel, qui nous recevait à souper. Là, nous retrouvions notre monde à nous, familier, connu. Nous mangions du poulet de chez St-Hubert BBQ, une véritable fête pour nous qui n'avions jamais, mais vraiment jamais, la chance de goûter ce «délectable» mets. Après le souper, nous jouions à un jeu que nous nommions «okéo», si je me souviens bien. Nous apportions nos «cennes noires», car il s'agissait d'un jeu d'argent. Installés sur la grande table de la salle à manger, nous nous captivions pour ce jeu avec, au coeur, l'espoir de repartir avec tout un tas de sous noirs. Grand-maman nous offrait des arachides salées et des menthes que nous appelions «paparmane» (peppermint).

Enfin, c'était le retour à la maison. Fatigués, heureux, nous nous couchions. Je feuilletais quelques minutes les livres que j'avais reçus dans l'après-midi, mais bien vite le sommeil venait. La ronde des fêtes se terminait ainsi. Il nous restait quelques jours de congé pour nous amuser avec nos nouveaux jouets, avant de retrouver l'école et le long chemin qui nous mènerait jusqu'aux vacances d'été.

*

Je garde d'excellents souvenirs de mes Noëls d'enfant. Les années ont passé, les choses ont changé. Mais, d'une certaine façon, je n'ai pas perdu la faculté de m'émerveiller en cette période de festivités. Paix aux hommes de bonne volonté !

***

23 novembre 2007

Les voisins

J'ai fait un rapide décompte des différents endroits où j'ai habité au cours de ma vie, et j'arrive à dix-huit, dix-neuf si je compte un bref séjour sur la rue Ontario, à Vancouver. Je ne crois pas en avoir oublié, mais j'ai déménagé si souvent qu'il est bien possible qu'un des logements où j'ai vécu se soit perdu dans les méandres de ma mémoire.

Cette frénésie du déménagement est un trait caractéristique de ma famille. Toute la fratrie a maintes et maintes fois transporté ses pénates d'un endroit à un autre au fil des ans. Pourtant, mes parents ne nous ont pas habitués à de tels bouleversements. Mon enfance, je l'ai vécue à Montréal, toujours dans la même maison. Et quand la famille s'est installée à Laval, ce fut pour longtemps : mes parents ont habité le même bungalow pendant une quarantaine d'années avant d'aller vivre dans les Laurentides.

Peu importe où on vit, une constante demeure : les voisins. Nous gardons de bons souvenirs de certains d'entre eux, nous en oublions d'autres. Quelques-uns nous ont fait grincer des dents, plusieurs nous ont laissés indifférents. Mais, à leur façon, ils sont importants puisqu'ils forment une partie de notre quotidien, que nous le voulions ou non.

*

Quand j'étais tout jeune, un très vieux monsieur et sa dame vivaient au rez-de-chaussée du duplex jouxtant le nôtre. Leur petite-fille les visitait souvent ; elle se prénommait Julie. J'aimais bien Julie et, chaque fois qu'elle se trouvait chez ses grands-parents, nous «discutions», chacun de son côté de la clôture qui séparait les deux cours. Mais ce n'est pas de Julie dont je veux parler ici, mais bien de son grand-père. J'ai le souvenir d'un vieil homme un peu voûté, aux cheveux rares et blancs, affable et souriant. Un homme qui semblait très affectueux, et doux comme un agneau. Mais une rumeur, terrible, circulait à son propos. Bien sûr, on n'en parlait jamais devant lui, et je ne sais si cette rumeur était fondée ; elle concernait son emploi. On racontait, à voix basse, qu'il était l'un des derniers bourreaux au Canada. Cette idée nous faisait frémir ; il y avait donc une sorte d'excitation qui nous prenait lorsque nous le côtoyions : cet homme avait tué des êtres humains, pensez donc! J'ignore si cet homme a réellement exercé ce métier peu commun, mais j'imagine qu'il s'agit là de la vérité, à cause de son patronyme : il se nommait Paradis. Il n'y a de meilleur aptonyme...

Un jour, de nouveaux voisins se sont installés dans la maison adjacente à notre cour. Ils avaient ceci de particulier qu'ils étaient sourds-muets. Il n'était donc pas facile de communiquer avec eux. Leur petit garçon, Conrad, lui, ne souffrait pas de ce handicap. Et il aimait bien se mêler à nos jeux. Sa mère le cherchait constamment. Je la revois encore, sortant sur le balcon, le regard inquiet. Si elle n'apercevait pas immédiatement son fils, elle poussait une espèce de cri qui pouvait ressembler au prénom de son fils. Au début, ce cri nous étonnait : nous ne pensions pas qu'une muette pouvait émettre des sons. Ce n'est que plus tard que j'ai compris que les gens sont muets à cause de leur surdité : ils n'apprennent pas à parler, mais ont la capacité de le faire. Ce cri nous étonnait aussi par sa force : la dame n'avait évidemment pas conscience de l'intensité de son cri. Nous avons rapidement pris l'habitude de partir à la recherche de Conrad sitôt qu'elle apparaissait sur son balcon ; je pense que ce cri rauque et puissant nous apeurait un brin, et nous ne voulions pas que la pauvre femme s'époumonne en vain : comme tous les petits garçons, Conrad n'était guère obéissant, aussi étions-nous fermes avec lui : «Ta mère te cherche, rentre chez toi!»

Il y a bien d'autres voisins de la rue Henri-Julien dont je me souviens. Les Grecs, de l'autre côté de la rue, les Lecavalier, les Messier, les Pelletier. Et puis il y avait le restaurant du coin, tenu par les Dumont, et le nettoyeur lui faisant face, l'épicerie Dufresne, et le restaurant Gravel. Mais aucun n'était plus désagréable que M. Desjardins. Cet homme, chauffeur d'autobus de son état, n'aimait pas les enfants ; du moins, c'est ce que nous pensions. Il possédait une automobile, pourtant, jamais il ne l'utilisait vraiment. La plupart du temps, elle restait au garage, dans la ruelle. À l'occasion, M. Desjardins la sortait et la stationnait devant chez lui. Il se faisait alors un sang d'encre à la surveiller pour qu'aucun gamin ne s'en approche. Nous tenions-nous à quelques pieds de la voiture qu'il nous invectivait rudement, nous commandant sans ménagement de nous éloigner. On devine bien que nous nous faisions un malin plaisir à nous rassembler près du précieux véhicule. Non, M. Desjardins ne nous aimait pas...

*

Notre arrivée à Laval nous fit connaître de nouvelles gens, nous fit lier de nouvelles amitiés, et nous mit en présence d'une famille singulière, les P., nos voisins immédiats. Au début, tout se passa relativement bien. Un des garçons avait à peu près mon âge, et souvent nous pelletions ensemble, après une bonne bordée de neige. Bientôt, cependant, les choses évoluèrent. Tout ce qui leur appartenait était apparemment sacré. Il n'était pas question de mettre les pieds sur leur terrain. Une balle s'y retrouvant par accident était une balle perdue. Avions-nous le malheur de toucher à leur clôture qu'aussitôt la mère ou le père sortait et se mettait à hurler. Rapidement, une animosité certaine anima nos relations. Il n'était plus question de fraterniser avec eux. Une de leur fille, qui fréquentait la même école que moi, devint l'objet de mes constantes moqueries. À dessein, nous suscitions fréquemment leur hargne. De nombreux conflits ont ponctué nos relations. Comme me le rappelait récemment mon frère P., jamais nous n'avons vu la mère autrement qu'en bigoudis et la cigarette soudée aux lèvres.

Avec le temps, l'inimitié entre les deux familles s'est atténuée. Le père est mort, les enfants ont vieilli. Je pense même que mes parents, avant leur déménagement, entretinrent des relations plutôt courtoises avec ces personnes bien particulières.

*

Dans ma vie d'adulte, j'ai connu de bons voisins, comme cette dame du Vallon boisé, à Laval, qui me cuisinait de nombreux petits plats tout à fait savoureux. J'ignore la raison de cette générosité. Elle passait de longs moments à jaser avec ma compagne ; peut-être s'était-elle prise d'une certaine affection pour nous. Rien ne lui faisait plus plaisir que de m'apporter un mets que j'appréciais. Quelque temps plus tard, sur la rue Meunier, la voisine, Gaspésienne d'origine, s'était liée d'amitié avec mon épouse. Un jour, elle nous offrit des homards que son père, un pêcheur, lui avait fait parvenir. Elle ignorait que j'étais allergique à tout ce qui vient de l'eau. Pour ne pas lui faire de la peine, je me suis bien gardé de le lui dire.

Je garde un souvenir impérissable d'une de mes voisines alors que j'habitais près du parc Henri-Dunant, à Pont-Viau. Elle se prénommait Jocelyne. Une jolie femme, dont le mari conduisait des poids lourds. Il était souvent absent. Jocelyne était enceinte et m'avait demandé de m'occuper d'elle si, le moment venu, son mari ne se trouvait pas à la maison. Et c'est ce qui arriva. Un soir, elle cogna à notre porte : elle devait se rendre à l'hôpital. Je partis avec elle dans ma bagnole, un monstre de l'époque. Arrivés à la Cité de la Santé, nous nous sommes retrouvés dans une chambre. La situation était gênante. Le personnel, tout naturellement, croyait que j'étais le mari. À chaque intervenant qui se présentait, nous devions expliquer que je n'étais qu'un ami. Pauvre Jocelyne! Je voyais bien dans son regard qu'elle craignait de se trouver seule. Je ne pouvais pourtant pas rester avec elle toute la nuit ni, évidemment, assister à l'accouchement. C'est le coeur gros que je l'ai finalement laissée. Elle m'apparaissait bien fragile et bien vulnérable en ce moment important de sa vie. Foutu mari!

*

J'ai acheté ma première maison la cinquantaine passée, là où je vis maintenant. Finis les déménagements? Pour un certain temps, sans doute. Cependant, une fois que les enfants seront partis, je quitterai probablement cet endroit. Je n'ai aucune racine sur la Rive-Sud, je m'y trouve accidentellement, pour ainsi dire. Raisons conjugales. Et puisque ces raisons ne tiennent plus, je m'envolerai un jour. Mais, peu importe où j'atterrirai, il y aura toujours un voisin pour ensoleiller ma vie... ou la faire misérable. C'est le lot de l'être humain.

***

17 octobre 2007

Le comique dans le tragique

Aussi dramatique que puisse être une situation, il arrive souvent que certains des éléments qui y sont liés aient un caractère cocasse ou une légèreté qui sied mal à la nature de l'événement. Ainsi, après la brève cérémonie qui constituait l'adieu à mon fils décédé, alors qu'une grande tempête balayait Montréal, j'ai dû pousser la voiture de mon père, solidement enlisée dans la neige. L'incongruité de la situation n'échappait à personne : comment un pauvre père éploré pouvait-il en être réduit à s'échiner sur une voiture qui refusait d'avancer? En fait, le moment avait quelque chose de surréaliste, et une seule pensée traversait mon esprit : «Mais qu'est-ce que je f... là, mais qu'est-ce que je f... là?»

Il arrive aussi que la solennité d'un événement ne soit pas respectée, pour différentes raisons, notamment la bêtise. J'ai souvenir de mon cousin G. qui, d'un doigt bien irrespectueux, avait pesé sur les paupières closes de ma grand-mère maternelle étendue dans son cercueil pour «voir» si les yeux d'une personne durcissait après la mort. Je ne me rappelle plus du résultat de ce geste. Faudrait réessayer...

*

Il faut le dire, les «salons funéraires», comme on disait autrefois, ne sont pas les lieux lugubres qu'on aime imaginer. Ce serait même plutôt le contraire. À une ou deux exceptions près, chaque fois que j'ai eu à me rendre en ces endroits, c'est tout juste si le «party» n'était pas pris. Pas dans le salon où reposait la dépouille, bien sûr, mais dans le fumoir. Blagues, rires et exclamations animent cet endroit, presque à coup sûr. Le scénario est toujours le même : les gens s'y rendent pour fumer ou pour échapper à la lourdeur de l'atmosphère qui règne dans le salon; au début, on chuchote, on adopte un ton respectueux, on affiche des mines graves puis, au fur et à mesure que les personnes s'y entassent, l'atmosphère se détend. Bientôt, on oublie le triste événement qui nous réunit en ce lieu et la rigolade commence. La chose est compréhensible : on rencontre là des personnes qu'on n'a pas revues depuis des lustres, des amis, des «mononc'» et des «matantes» qu'on croyait morts, des quasi étrangers communiant soudain à la même source : le salut au disparu.

Quand un de mes oncles est mort, voici sept ou huit ans, j'ai rencontré un cousin auquel je n'avais pas parlé depuis une bonne vingtaine d'années. Peut-être ne lui avais-je même jamais vraiment parlé. Eh bien, durant une bonne heure, nous avons jasé de tout et de rien devant le corps de son père, d'un ton plus léger que ne l'autorisaient les circonstances. Ensuite, un autre de mes oncles m'a décrit son voyage en Égypte, et j'ai eu grand plaisir à rencontrer une tante que j'aime bien. Bref, quand je suis parti, une évidence s'est imposée : j'avais passé un bon moment!

Je me souviens aussi, lors de l'exposition de ma belle-mère, de l'émoi qu'avait causé la visite du frère d'un joueur des Bruins de Boston. Sa venue faisait complètement oublié la raison de notre présence en ce lieu. Faut dire que le hockey, c'est important!

*

À l'époque où je travaillais pour la Compagnie de la Baie d'Hudson, j'avais un bon ami, Giacomo B., un Italien qui avait émigré au Québec alors qu'il était un jeune enfant. Je connaissais toute la famille : la grand-mère, la mamma, le papa, le frère. Ils habitaient, comme il se doit, à Saint-Léonard. Une grande maison, assez luxueuse, d'une propreté impeccable. C'est que la famille ne vivait pas réellement dans la maison : l'essentiel des activités domestiques se déroulaient au sous-sol, où on trouvait cuisine, salon, salle de bains... Oui, ils dormaient à l'étage, mais c'est bien le seul moment où on pouvait les y trouver.

Giacomo était un grand sensible, et un jeune homme fort volubile, comme le sont souvent les Italiens. Et lorsqu'il se mettait en frais de raconter un événement quelconque, quelle qu'en soit la gravité, la chose prenait rapidement une tournure plutôt comique. Ainsi, on ne pouvait que sourire quand il décrivait le décès de sa grand-mère, survenu durant un repas, soudainement. Elle était morte en une seconde, pendant qu'elle mangeait. Sans avertissement, elle avait piqué du nez dans son assiette, raide morte. L'histoire ne dit pas si la famille en était rendue au dessert.

Mais le plus drôle, c'est quand Giacomo me narra la mort de sa mère. Il était triste, mais sa façon de raconter la scène était si comique que je dus faire de grands efforts pour garder mon sérieux. La famille, réunie autour du lit de la moribonde, attendait la fin avec beaucoup d'émotion. Elle avait de grandes difficultés à respirer, comme me l'expliquait Giacomo, mimant l'action : elle aspirait longuement : «Ahhhhhhhhhh!» puis, après un long délai, expirait en faisant un grand bruit : «Ffffffffff!» J'observais mon ami, captivé. C'est qu'il en mettait. Soudain, me dit-il, elle fit «Ahhhhhhhhhh!» Tous attendaient le «ffffffffff», mais il ne vint jamais. Giacomo suspendit son geste et me regarda, les larmes aux yeux; moi, je serrais les machoîres pour ne pas éclater de rire : «She was dead!», dit-il. Moi-même, je l'étais presque, mais pour d'autres raisons.

Un an ou deux plus tard, son père est mort à son tour, alors qu'il était en voyage dans sa famille, en Italie, dans la région de Bari. À la douleur s'ajoutaient, pour Giacomo, les tracas inhérents à un décès à l'étranger. Il dut se rendre sur-le-champ en Italie pour régler tous les détails bureaucratiques. C'est qu'il fallait ramener le corps au pays pour l'enterrer auprès de celui de sa douce moitié. J'imagine que la fébrilité qui habitait alors Giacomo eut l'heureux effet d'atténuer sa peine. Rien n'est simple avec les Italiens...

*

À la même époque, je travaillais avec une dame d'une soixantaine d'années, madame L. Cette femme, malgré son âge, avait des coquetteries d'adolescente. Toujours élégamment vêtue, les cheveux coiffés à la perfection, elle ne ratait jamais une occasion d'exercer son charme auprès des mâles qui entrait dans son champ de vision. À coup d'oeillades évocatrices, elle vous laissait entendre tout et n'importe quoi. Elle ne vous abordait jamais autrement qu'avec un sourire enjôleur et un regard concupiscent, aviez-vous vingt ans ou soixante ans. Les plus jeunes s'amusaient de son attitude, les plus vieux se sentaient flattés.

Nous étions en janvier, de retour au boulot après les abus des fêtes du nouvel An. Je me tenais dans l'espace salon qui jouxtait la salle à manger de l'entreprise, où mes collègues dînaient. Madame L. s'approcha de moi. Je ne lui avais jamais vu cet air grave. Elle s'assit à mes côtés et commença à me parler d'une petite voix qui me surprit : habituellement, elle avait le verbe franc. Quelque chose n'allait pas, je le sentais bien. Par politesse, je m'informai de sa santé. Elle me regarda; ses lèvres tremblaient légèrement. Elle semblait si vulnérable, soudain, si loin de ce rôle d'allumeuse qu'elle aimait tant jouer.

Elle me raconta alors son Noël, un Noël dont elle ne perdrait jamais le souvenir. Elle et son amoureux s'étaient préparés avec soin pour le réveillon où ils devaient se rendre. Déjà, qu'elle évoque un amoureux me paraissait étrange. J'avais toujours cru qu'elle collectionnait les amants. Mais bon, elle avait un amoureux... Ils avaient pris la voiture et roulaient prudemment. Une fine neige tombait en ce soir du 24 décembre. Soudain, son amoureux fut pris d'un léger malaise, une douleur à la poitrine.

Je voyais ses yeux s'embuer de larmes. J'écoutais avec attention, mais sans compassion. Je ne sais trop pourquoi, mais j'avais du mal à imaginer que cette femme puisse souffrir. Elle continua son récit. La douleur ressentie par son homme devint soudain plus violente. Ne se sentant plus en état de conduire, il tourna dans l'entrée d'une maison et coupa le moteur de la voiture. Et là, me dit-elle, il exhala son dernier soupir, sous ses yeux, sans qu'elle ne puisse l'aider ou le secourir.

L'histoire n'est pas drôle, j'en conviens. Dépourvue, elle n'avait d'autre solution que d'aller cogner à la porte de la maison où son homme avait stationné la voiture avant de mourir. Le réveillon battait son plein en cette demeure. Quelle ne fut pas la surprise de ces gens de se faire annoncer qu'un mort finissait de refroidir devant leur garage. Je ne sais trop pourquoi, ce récit m'égayait. J'imaginais la tête de ces personnes, dérangées entre deux bouchées de tourtière par une vieille blonde venant leur dire que son amoureux avait trépassé presque sous leur toit. Peut-être ont-elles eu du mal à digérer...

Non, je n'ai pas ri devant madame L. Mais chaque fois que je pense à cette histoire, je la trouve plutôt croustillante. Et j'imagine que, dans la famille que madame L. mêla bien malgré elle à une page douloureuse de sa vie, on ne peut fêter Noël sans que quelqu'un se lève au cours de la soirée et dise : «Te souviens-tu de la fois où...»

*

Oui, la neige tombait en ce 24 décembre mais, par quelque sombre magie, elle était noire pour madame L.

***

3 octobre 2007

Ainsi soit-il...

La semaine dernière, je me suis rendu aux «funérailles» d'une vieille dame. Je mets le mot entre guillemets car il ne s'agissait pas d'une cérémonie classique. La dame était décédée au début du mois, et la réunion familiale s'est tenue trois semaines plus tard. Une courte cérémonie, en présence des cendres, la mère de mon ami Robert.

Il y avait là plein de vieilles gens qui écoutaient gravement l'officiant. Je n'ai pu m'empêcher de penser que ces personnes devaient être tenaillées par une sourde angoisse : quand on a dépassé l'âge vénérable de quatre-vingts ans, il est bien certain que l'idée de la mort doit nous habiter, surtout en des circonstances aussi lugubres. C'est alors que mon humeur est devenu chagrine. Il y avait l'adieu, bien sûr, mais aussi l'émotion de rencontrer des personnes que je n'avais pas vues depuis plusieurs années. La vie est ainsi faite que c'est souvent la mort qui nous réunit. Drôle de monde...

*

Je n'éprouve pas toujours de grandes douleurs au regard de la mort d'êtres qui me sont familiers. Il y a un temps pour tout, même pour mourir. Quand, l'un après l'autre, mes grands-parents ont quitté ce monde, la chose me semblait normale. Bien sûr, j'ai ressenti une grande tristesse dans ces moments particuliers, mais j'aimais imaginer qu'ils avaient été heureux, qu'ils avaient vécu une vie satisfaisante, et qu'ils pouvaient partir la tête haute. Qu'ils étaient peut-être même contents de nous laisser, ayant au coeur le sentiment du devoir accompli.

Parfois, cependant, les choses sont moins claires, moins nettes. Quand mes beaux-parents sont décédés, je n'ai pas cru une seule seconde qu'ils avaient été heureux, vraiment heureux. Une vie de misère, sans doute ponctuée çà et là de moments de bonheur, de moments plus légers, oui, mais si profondément marquée par l'alcool qu'elle n'a pu être satsifaisante, qu'elle n'a pu être honorable. Voir ma belle-mère s'étioler longuement sur son lit d'hôpital, rongée par un cancer incurable, me semblait conséquent : une fin à la mesure de l'existence qu'elle avait vécue aux côtés d'un homme violent, un ivrogne irrécupérable. Le tableau est triste, j'en conviens : même sa mort n'a pas trouvé le moyen d'être belle.

*

Si nous acceptons la mort des vieilles personnes avec résignation, c'est qu'elle nous apparaît logique, naturelle. Elle peut être déchirante, mais elle reste toujours compréhensible. C'est dans l'ordre des choses, comme on dit. Mais lorsque la mort fauche une jeune vie, l'histoire est bien différente...

Nous sortions de la période des Fêtes. Un téléphone au travail : mon fils venait d'être transporté à l'hôpital, il avait perdu conscience à son retour de l'école. Je ne m'en suis pas trop fait, sur le coup : on ne pense jamais au pire. Ce n'est qu'une fois à l'hôpital que j'ai pu mesurer la gravité de la situation. Hémorragie cérébrale. On nous a dit qu'il fallait procéder à un examen pour évaluer les dégâts, et que l'examen lui-même présentait de graves dangers. Que pouvions-nous dire? Que pouvions-nous faire, sinon nous en remettre au jugement du neurochirurgien?

Après l'examen, le médecin nous a rencontrés dans une petite pièce. L'idée de la mort avait commencé à travailler nos tripes, à les tordre cruellement. Aussi avons-nous ressenti un étrange soulagement quand il nous a annoncé qu'il allait l'opérer et que notre fils garderait sans doute des séquelles de cet accident cérébral. Peut-être ne marcherait-il plus jamais.

Nous sommes rentrés à la maison, presque heureux. Que sont des jambes quand la vie est en jeu? Nous avions prévu le pire du pire, et voilà qu'on nous rendrait notre fils bien vivant. Amoché, certes, mais vivant. Vivant. Je me souviens, nous avons commandé une pizza. La fête, quoi! Nous en étions à élaborer des plans en vue de pourvoir aux besoins nouveaux de notre fils quand le téléphone a sonné. Il était tard, ça ne pouvait qu'être de mauvaises nouvelles.

*

Au chevet de mon fils, je regardais les appareils qui le maintenaient en vie, j'entendais le bip angoissant qui disait que son coeur battait toujours. Je savais qu'on n'avait qu'à éteindre tout cet appareillage pour que mon enfant s'envole, libéré. Et quand on nous a déclaré, dans le couloir, un peu rudement, que le dernier scanner ne montrait plus aucun signe d'activité cérébrale, nous avons compris. Ils attendaient notre approbation pour le débrancher. Étions-nous capables, en cet instant précis, de prendre une telle décision? J'avais l'impression qu'on nous l'imposait. Aveuglés par les larmes, nous avons accepté l'issue. Pouvait-il en être autrement?

*

Nous nous sommes réfugiés chez mes parents. Toute la famille y était. C'est dans les bras de ma soeur aînée que j'ai laissé couler ma peine. Nous avions quitté l'hôpital en milieu d'après-midi, et ce n'est que vers vingt heures que le téléphone fatidique a sonné : le petit coeur de mon fils s'était tu. J'ai pris un somnifère et je me suis couché. Je croyais que, dès qu'on le débrancherait, il mourrait, mais il s'était battu encore plusieurs heures avant de céder. Une grande culpabilité m'habitait : pourquoi n'étais-je pas resté avec lui jusqu'à la dernière seconde?

*

Il n'y a pas eu de cérémonie. Le tout s'est déroulé au cimetière, avant l'incinération. Peu de gens sont venus. Une énorme tempête de neige balayait alors Montréal. Un de mes cousins est finalement arrivé; c'est lui qui devait faire la courte prière qui saluerait, une dernière fois, mon fils. Les mugissements du vent s'harmonisaient au brouhaha de mon esprit : tout était sens dessus dessous dans mon crâne. L'ordre n'y reviendrait jamais complètement.

Nous étions en janvier 1977. Nicholas avait cinq ans.

***

18 septembre 2007

Les grands-parents

Depuis plusieurs années, je m'intéresse à la généalogie de ma famille. Mon père m'a précédé dans cette voie, aussi ai-je pu tirer profit de nombreux renseignements sans avoir à me décarcasser pour les trouver. Ma mère s'est également penchée sur son ascendance, ce qui m'a facilité la tâche. Mon plaisir, c'est de colliger toutes les informations que j'ai en main, de les organiser, de les classer. Bizarrement, le fait de brasser tous ces noms, toutes ces dates, tous ces lieux me rapproche de ces gens qui ont vécu avant moi. Le premier de la lignée qui a débarqué en Nouvelle-France n'est plus un nom inscrit sur une liste, mais une espèce de grand-père que j'aurais connu, une personne dont je garde un vague souvenir, une présence que j'ai un jour chérie. J'ai l'impression de créer un genre de familiarité avec ces gens d'une autre époque, qui sont à la fois si loin et si proches.

J'aime penser, par exemple, que mon arrière-grand-père Oscar, né en 1871, que j'ai réellement connu, a certainement côtoyé, alors qu'il était un jeune enfant, des vieillards qui étaient vivants à l'époque de la Révolution française. De telles constatations nous font considérer autrement les liens entre les gens et entre les générations. Elles nous rapprochent de ces fantômes que sont devenus nos grands-parents.

*

Je n'ai pas connu ma grand-mère paternelle, la belle Marie-Anne, dont les photographies nous montrent un doux visage et des yeux perçants. Cueillie par la mort avant la cinquantaine, elle n'a pas eu le temps de se flétrir. Aussi a-t-elle laissé à la postérité cette figure sereine animée d'un sourire encore plus énigmatique que celui de la Joconde.

À l'époque de sa mort, en 1943, il n'était guère facile pour un homme seul d'élever des enfants. Mon grand-père Urgel se remaria donc deux ans plus tard, avec Claire, celle que, toute sa vie, nous appellerions grand-maman. Elle me faisait un drôle d'effet, cette grand-mère. Nous ne la fréquentions pas beaucoup. Normalement, nous ne la voyions qu'au jour de l'An et qu'une fin de semaine au cours de l'été, alors qu'elle débarquait au chalet. Elle enseignait le piano. Elle était gentille, oui, mais une certaine sévérité dans l'allure me la faisait craindre. Ces rares fréquentations ne me permirent jamais de m'en sentir très proche. Ses cheveux toujours coiffés en toque, ses manières un peu précieuses, ses sourcils souvent froncés la faisaient ressembler à une institutrice. Rien pour susciter la sympathie d'un enfant.

Quant à mon grand-père, je me souviens qu'il toussait beaucoup... souvenir d'enfant. Il était agent d'assurance. Ses rapports avec nous étaient plutôt formels. Il ne pouvait guère en être autrement puisque nous ne le voyions que très peu. Il n'y avait aucune familiarité dans nos échanges, et trop de politesse tue la spontanéité. Il était donc difficile de s'y attacher. Ce n'est pas que je ne l'aimais pas, mais les liens qui m'unissaient à lui étaient si ténus qu'ils ne pouvaient déboucher sur une véritable affection. Je l'aimais parce qu'il était mon grand-père, tout simplement. Bien sûr, j'aurais voulu le connaître davantage, mais la vie en a décidé autrement.

Claire est morte en décembre 1973. Quand je l'ai vue, étendue dans sa tombe, j'ai été étonné de lui découvrir une tête toute grise : sa vie durant, elle s'était teint les cheveux. Je n'avais jamais soupçonné cette coquetterie. Mon grand-père l'a suivie un mois plus tard, en janvier 1974. Il lui était sans doute impossible d'imaginer l'existence sans la douce présence de son épouse. Dans mon esprit, il s'agissait d'une bonne chose : les amoureux devraient toujours mourir ensemble.

*

Avec mes grands-parents maternels, l'histoire fut bien différente. Ils étaient constamment présents dans notre quotidien. Ma grand-mère Annette nous gardait souvent ; je suis certain que tous mes frères et soeurs se souviennent des petites chansonnettes qu'elle nous fredonnait, notamment l'inusable Poulette grise, mille fois entendue. Annette, pour autant que je puisse m'en souvenir, a toujours eu cette fragilité des vieilles gens qui les rend précautionneux et peu assurés. Elle avait une peur bleue du feu et chaque soir, avant de se mettre au lit, elle versait de l'eau dans les cendriers. En fait, tout lui faisait peur.

Elle possédait une foi inébranlable. On pouvait même dire qu'elle était bigote. Elle fréquentait assidûment l'église, et de grandes illustrations du Christ et de la Vierge Marie ornaient sa chambre à coucher, au chalet. On ne lui connaissait aucun péché, sinon l'avarice, aux dires de certains. Ce qui ne l'empêchait de nous offrir des «peanuts» salées quand nous nous rendions dans son logement de la rue Christophe-Colomb; elle en avait toujours en réserve, dans son vieux buffet vitré.

Les derniers mois de sa vie ne furent pas roses. Minée par la sénilité, elle perdait tranquillement l'esprit. Nous, les enfants, pouvions nous amuser de ses écarts, mais ils n'avaient certainement rien de drôle pour ses filles et son mari. Moi et mon cousin Claude l'avons visitée quelques jours avant sa mort, à l'hôpital. Nous n'avions pas conscience que la fin était si proche. Elle s'est éteinte le 18 novembre 1967.

Dans mes yeux d'enfant, mon grand-père maternel était un roc. Souvent, pour nous amuser, nous nous bagarrions avec lui. Je revois ses poings, qui m'apparaissaient immenses. C'est lui qui nous a fait connaître Nominingue, où il avait vécu à une certaine époque. Il était serrurier pour la Commission des écoles catholiques de Montréal, mais il avait exercé d'autres métiers, dont celui de garagiste. C'était le grand-papa gâteau, celui qui nous glissait un dix sous dans les mains en souriant, qui nous emmenait faire une balade en voiture.

Grand fumeur devant l'Éternel, il consommait quotidiennement ses deux paquets de Buckingham. Il était aussi grand amateur de café et en sifflait bien une dizaine de tasses par jour. Malgré ces excès, il présentait une santé de fer. Je ne l'ai jamais connu malade, sinon vers la fin de sa vie. Et la vie, il y tenait. Ou bien il avait horriblement peur de la mort. À quatre-vingts ans bien sonnés, devant se faire opérer, il s'est résolu à arrêter de fumer, chose incroyable. On peut croire qu'il l'a regretté : il est mort quelques années plus tard, au bout d'un cancer qui lui avait enlevé toute sa vivacité, toute sa joie, après dix-huit ans de veuvage. C'était en 1985.

*

Tout jeune, j'avais un troisième grand-père, grand-papa Oscar. Il s'agissait, en fait, de mon arrière-grand-père. J'en garde le souvenir à cause de sa jambe de bois. Lors d'un accident de train, les roues d'un wagon lui avaient sectionné une jambe. Il marchait donc en claudiquant. Il avait pratiqué de nombreux métiers, comme bien des gens de son époque. Il avait même été hôtelier à Rawdon, mais c'est comme maître de poste qu'il a terminé sa vie active. Je me rappelle sa maison de Saint-Ligori; l'ancien bureau de poste s'y trouvait, et je pouvais y jouer. Il contenait de vieux casiers de bois qui servaient autrefois à trier le courrier. Grand-papa Oscar est mort en 1959; j'avais cinq ans.

*

C'est peut-être mon statut de grand-père qui m'incite à penser à ces vieilles personnes qui ont traversé ma vie. Je voudrais que mes petits-enfants conservent un bon souvenir de moi. Je ne suis pas encore très vieux; normalement, ils auront amplement le temps de bien me connaître et, je l'espère, de m'apprécier.

Il ne s'agit ici que d'une brève présentation. Mille anecdotes pourraient être relatées à propos de mes grands-parents. J'y reviendrai, c'est certain!

***